La Fenêtre
Je vois une maison en réparation, de l'herbe, un ballon, un arbre, des jouets d'enfants, je vois le ciel, une piscine, le soleil, la lune, les étoiles.
Je vois la nuit, le jour, la pluie, l'avenir, le monde, la nature, les étoiles filantes, les autres planètes.
J'y vois M. Lefebvre, qui ramène ses enfants de l'école, puis Mme. Masse qui revient de son épicerie. J'y vois les Dufour, qui s'amusent à courir dans leur jardin. J'arrive à apercevoir Gagné, de l'autre côté de la rue, qui arrose encore son asphalte. Ah, lui, c'est un sacré numéro. Toujours en train d'espionner la charmante Mme. Masse à chaque fois qu'elle sort magasiner. Il n'arrive pas à le cacher à personne. Je dois bien être le seul à remarquer qu'elle le regarde aussi, de son côté à elle.
J'arrive à voir l'ombre que crée les maisons environnantes, je peux voir les nuages, et rêver.
Tiens, des jeunes qui passent en bicyclette, à rouler dans le vent. Mon frère, qui court pieds nus dans le gazon. Il a tellement grandit, lui. Je peux voir les éclairs qui éclatent sur toute la région, et compter les secondes avant d'entendre le tonnerre qui s'en suit.
Je vois l'école du coin, qui grouille d'enfants et d'adultes au coeur d'enfant. J'arrive à sentir les saisons qui passent, à reconnaître la fraîche odeur des saisons chaudes. Je vois Gaston, qui revient du travail. Je me demande c'est quoi, son travail.
Voilà Desrosiers, qui passe la tondeuse. C'est pas nouveau. Il nous la fait à coup sûr à toutes les fois qu'on soupe.
La neige tombe encore. Des mètres de neige. Chaque flocon est unique, il paraît. Je les vois tomber. Du premier jusqu'au dernier. Les jeunes font encore leur bonhomme de neige avec un balai et un chapeau. C'est dépassé un peu, comme concept. La chorale passe de maison en maison pour la guignolée.
J'arrive à voir les sapins de Noël à travers les fenêtres des voisins, les cadeaux empilés en-dessous, les sourires. Je vois Mme Loiselle, aussi, qui est encore seule pendant les Fêtes. Il faudrait que je lui rende visite, un jour.
Je vois le cimetière, qui s'étend sur un kilomètre. On dirait bien que les gens n'arrêtent pas de rendre l'âme. Mais à qui ils la rendent ? Le fossoyeur est bête comme ses pieds, ils auraient dû garder l'ancien, lui au moins était sympathique... Ah oui, c'est vrai, il est décédé, l'ancien.
Je vois les fleurs naîtrent au printemps, les rosiers fleurir, les tulipes flétrir. L'hiver revient si rapidement. Ma vitre est un jardin de givre, comme dirait Émile.
Les feuilles tombent déjà des arbres. Ça fait drôle de constater les déguisements de chacun des enfants du quartier. C'est une belle sorcière, ça. Bon, voilà Gagné qui s'est encore déguisé en épouvantail pour faire peur aux jeunes qui marchant dans sa cour. Il faudrait que j'essaie, un jour, aussi. Ils ne s'en attendraient pas.
Je vois les constellations, les aurores boréales. J'arrive à voir les couchers de soleil. Les jours deviennent de plus en plus courts, dis donc.
Depuis quand ils construisent cette usine, là-bas ? J'espère que ce sera environnemental, quelque chose comme une industrie de recyclage. Je peux voir la ferme à Gilbert là-bas. Les vaches sont couchées. Il va probablement pleuvoir. C'est tellement beau la pluie. Je la vois, tomber sur les toits, sur les jouets, nourrir l'herbe et rebondir dans les fenêtres. Comme la mienne. J'aime tellement m'endormir avec les gouttes qui éclatent sur la vitre.
Ça fait combien de temps que je suis appuyé sur le rebord de ma fenêtre ? Peu importe, c'est l'heure où l'oiseau chante, sur la branche, devant chez moi. Woa. Il appelle ses amis à l'accompagner. Je vais l'appeler Siffleur. Après tout, il siffle tout le temps. Je me demande ce qu'ils se disent.
Mme Loiselle déménage. J'espère que ça sera pour rejoindre sa famille. Elle est tellement seule, elle le mérite. J'aurais dû aller la voir pour les Fêtes, j'aurais tellement dû.
Ça s'est construit rapidement cette cheminée-là. C'est loin d'être du recyclage, finalement, l'usine. Avec une fumée noire et dense comme ça, j'ai l'impression que c'est une centrale au charbon.
Je vois la poussière qui vole au vent, les tornades miniatures que les déchets produisent, emportés par l'air. Je vois mon frère, qui arrive en voiture avec sa femme. Il a vieillit tellement rapidement.
Beaupré est déjà décédé. Je l'aimais tellement lui. C'était le plus généreux à l'Halloween, on raconte qu'il donnait des sacs complets aux enfants. Un coeur qui engloutissait tout. Mais son coeur s'est arrêté, évidemment. Il va rallonger un peu le cimetière. Quel fossoyeur minable on a.
Je n'arrive plus à voir les étoiles, la nuit. J'ai perdu la moitié de mes constellations préférées. Ce doit être la pollution qui m'empêche de voir le ciel.
Des camions de construction. J'imagine que c'est de la rénovation chez Mme Masse. Elle dépense tellement dans tout. Un projet de condominiums. Ça va faire changer les choses dans le quartier, dites donc.
M. Lefebvre n'arrête plus de se bercer sur son perron. Il va bien finir par être malade à arrêter de manger de même. Ses enfants aussi ont grandit. Ils ne vont plus le voir. Moi non plus, on dirait. Je me rappelle encore quand il les ramenait de l'école, avec des barres de chocolat dans ses poches. Ils les voulaient toujours avant d'arriver à la maison, pour ne pas que leur mère les voit grignoter des friandises.
Dire que les jeunes qui passaient en vélo sont déjà en automobiles. On est en train de perdre notre piste cyclable. Les arbres de chez Légaré se font couper. Ils doivent probablement faire un nouveau condo. Ça va trop vite.
La lune est belle cette nuit. Au moins, toi, tu ne m'abandonneras pas, hin ?
La mort est venue cogner à la porte de Lefebvre. Je savais qu'il allait manquer de nourriture. En plus, avec ces nouveaux voisins bruyants, il a bien dû faire une défaillance cardiaque. J'irais bien à ses funérailles, mais les employés de la maison sont tellement tout le temps de mauvaise humeur.
Je vois les enfants de Lefebvre, qui pleurent sur sa tombe. Ils doivent regretter de ne pas être allé le voir. J'ai bien fait de rester chez moi, il pleut tellement dehors. Et c'est déprimant de voir autant de personnes habillées en noir.
Les Dufour ont arrêtés d'entretenir leur jardin. J'aimais bien voir leurs roses pousser au printemps, mais je les comprend, ils souffrent de manque de temps, le stress les pèse. Maudite usine. Je crois que je commence à faire de l'asthme. Je vais fermer la fenêtre, ça va empêcher l'odeur d'entrer.
Tiens, Gagné n'est pas sorti ce soir, pour visiter Mme Masse. Il a peut-être réussi son coup, et ça marche peut-être entre ces deux-là, finalement. Siffleur est pas venu chanter ce matin. Ce doit être la période d'amour, et ils sont occupés.
Pourquoi Mme Masse pleure ? Oh non. Oh non. Je ne veux pas entendre cette sirène. Qui vont-ils emmener cette fois ? Oh non, pas M. Gagné. Je vous en prie. C'est le seul qui me fait rire toute la journée comme ça. J'espère qu'il a eu le temps de dire à sa bien-aimée qu'il l'aimait. Aura-t-il su qu'elle l'aime, finalement ? Elle t'aime tellement Léon Gagné, elle t'aime tellement. Meurt pas, c'est pas le temps.
Je vois les lumières rouges, et bleues. On dit qu'il est mort rapidement, sans souffrance. Que mourir pendant son sommeil c'est la meilleure des choses. Je déteste entendre toujours ces cloches. Ce ne sont jamais des mariages, c'est toujours ce même bruit de mort. Ce tintamarre qui indique que le cimetière se rallonge un peu plus à chaque jour. Où sont passés les beaux jours ?
Gaston revient du travail, pile à l'heure. Ils commencent à ériger leurs nouveaux bâtiments devant chez moi. Les maisons toutes identiques, avec les mêmes séparations architecturales, les mêmes toits, le même bardeau. La brique m'empêche de voir plus loin. Au moins, je ne vois plus la fumée qui s'échappe de ce dépotoir qu'on appelle « progrès technologique ».
Gilbert a perdu tous ses arbres. J'aimais tellement aller aux pommes, là-bas. Les vergers les plus beaux que j'ai vu. Rasés, pour moderniser un peu plus notre quartier. On raconte qu'il a changé d'emploi, le Gilbert, et qu'il va entrer dans l'usine. C'est tout un changement. Desrosiers aussi, va là-bas. Il va pouvoir s'acheter le plus bel engrais pour sa pelouse, je suppose. Tiens, Gaston revient plus tard du travail, aujourd'hui. Lui aussi il porte l'uniforme de l'usine. Qu'est-ce qu'on devient ?
Siffleur, mais t'es où toi, quand j'ai besoin de t'entendre chanter ? Je ne vois plus le soleil, je ne t'entend plus. Les beaux jours sont partis, j'ai perdu mes amis. Je n'ai jamais profité des moments où il fallait que je vive, me voilà à regarder un mur en briques avec du mortier frais fait. Je ne peux plus respirer d'air frais, la chorale ne passe plus ici, pour les Fêtes. Ceux qui viennent d'emménager font du tapage, et ils n'ont pas d'enfants. Mon frère est ingénieur, il habite à des dizaines de miles d'ici. Le cimetière est plus long que jamais, il longe la ville. Bientôt, ils profaneront les anciennes tombes pour avoir de l'espace. Tout a changé. Sauf le maudit fossoyeur, qui ne parle jamais à personne, et qui ne sert d'ailleurs déjà plus à rien.
Il n'y a plus personne qui saute dans les arrosoirs. Il n'y a plus d'enfants qui courent pieds nus dans l'herbe. Mes yeux se fatiguent déjà de regarder ainsi à gauche et à droite, nuit et jour. Je commence à avoir la vue trouble. Si ma vue me lâchait, ce serait bien la fin. Comment pourrais-je regarder à travers cette fenêtre ? Comment pourrais-je voir la pluie qui tombe tout autour ?
La lune est belle, cette nuit. Tu ne m'abandonneras pas j'espère, toi, hin ?
