lundi 2 juillet 2007

La Fenêtre

Pour tous ceux qui ne se sont jamais arrêtés à regarder à travers leur fenêtre...

Je vois une maison en réparation, de l'herbe, un ballon, un arbre, des jouets d'enfants, je vois le ciel, une piscine, le soleil, la lune, les étoiles.

Je vois la nuit, le jour, la pluie, l'avenir, le monde, la nature, les étoiles filantes, les autres planètes.

J'y vois M. Lefebvre, qui ramène ses enfants de l'école, puis Mme. Masse qui revient de son épicerie. J'y vois les Dufour, qui s'amusent à courir dans leur jardin. J'arrive à apercevoir Gagné, de l'autre côté de la rue, qui arrose encore son asphalte. Ah, lui, c'est un sacré numéro. Toujours en train d'espionner la charmante Mme. Masse à chaque fois qu'elle sort magasiner. Il n'arrive pas à le cacher à personne. Je dois bien être le seul à remarquer qu'elle le regarde aussi, de son côté à elle.

J'arrive à voir l'ombre que crée les maisons environnantes, je peux voir les nuages, et rêver.

Tiens, des jeunes qui passent en bicyclette, à rouler dans le vent. Mon frère, qui court pieds nus dans le gazon. Il a tellement grandit, lui. Je peux voir les éclairs qui éclatent sur toute la région, et compter les secondes avant d'entendre le tonnerre qui s'en suit.

Je vois l'école du coin, qui grouille d'enfants et d'adultes au coeur d'enfant. J'arrive à sentir les saisons qui passent, à reconnaître la fraîche odeur des saisons chaudes. Je vois Gaston, qui revient du travail. Je me demande c'est quoi, son travail.

Voilà Desrosiers, qui passe la tondeuse. C'est pas nouveau. Il nous la fait à coup sûr à toutes les fois qu'on soupe.

La neige tombe encore. Des mètres de neige. Chaque flocon est unique, il paraît. Je les vois tomber. Du premier jusqu'au dernier. Les jeunes font encore leur bonhomme de neige avec un balai et un chapeau. C'est dépassé un peu, comme concept. La chorale passe de maison en maison pour la guignolée.

J'arrive à voir les sapins de Noël à travers les fenêtres des voisins, les cadeaux empilés en-dessous, les sourires. Je vois Mme Loiselle, aussi, qui est encore seule pendant les Fêtes. Il faudrait que je lui rende visite, un jour.

Je vois le cimetière, qui s'étend sur un kilomètre. On dirait bien que les gens n'arrêtent pas de rendre l'âme. Mais à qui ils la rendent ? Le fossoyeur est bête comme ses pieds, ils auraient dû garder l'ancien, lui au moins était sympathique... Ah oui, c'est vrai, il est décédé, l'ancien.

Je vois les fleurs naîtrent au printemps, les rosiers fleurir, les tulipes flétrir. L'hiver revient si rapidement. Ma vitre est un jardin de givre, comme dirait Émile.

Les feuilles tombent déjà des arbres. Ça fait drôle de constater les déguisements de chacun des enfants du quartier. C'est une belle sorcière, ça. Bon, voilà Gagné qui s'est encore déguisé en épouvantail pour faire peur aux jeunes qui marchant dans sa cour. Il faudrait que j'essaie, un jour, aussi. Ils ne s'en attendraient pas.

Je vois les constellations, les aurores boréales. J'arrive à voir les couchers de soleil. Les jours deviennent de plus en plus courts, dis donc.

Depuis quand ils construisent cette usine, là-bas ? J'espère que ce sera environnemental, quelque chose comme une industrie de recyclage. Je peux voir la ferme à Gilbert là-bas. Les vaches sont couchées. Il va probablement pleuvoir. C'est tellement beau la pluie. Je la vois, tomber sur les toits, sur les jouets, nourrir l'herbe et rebondir dans les fenêtres. Comme la mienne. J'aime tellement m'endormir avec les gouttes qui éclatent sur la vitre.

Ça fait combien de temps que je suis appuyé sur le rebord de ma fenêtre ? Peu importe, c'est l'heure où l'oiseau chante, sur la branche, devant chez moi. Woa. Il appelle ses amis à l'accompagner. Je vais l'appeler Siffleur. Après tout, il siffle tout le temps. Je me demande ce qu'ils se disent.

Mme Loiselle déménage. J'espère que ça sera pour rejoindre sa famille. Elle est tellement seule, elle le mérite. J'aurais dû aller la voir pour les Fêtes, j'aurais tellement dû.

Ça s'est construit rapidement cette cheminée-là. C'est loin d'être du recyclage, finalement, l'usine. Avec une fumée noire et dense comme ça, j'ai l'impression que c'est une centrale au charbon.

Je vois la poussière qui vole au vent, les tornades miniatures que les déchets produisent, emportés par l'air. Je vois mon frère, qui arrive en voiture avec sa femme. Il a vieillit tellement rapidement.

Beaupré est déjà décédé. Je l'aimais tellement lui. C'était le plus généreux à l'Halloween, on raconte qu'il donnait des sacs complets aux enfants. Un coeur qui engloutissait tout. Mais son coeur s'est arrêté, évidemment. Il va rallonger un peu le cimetière. Quel fossoyeur minable on a.

Je n'arrive plus à voir les étoiles, la nuit. J'ai perdu la moitié de mes constellations préférées. Ce doit être la pollution qui m'empêche de voir le ciel.

Des camions de construction. J'imagine que c'est de la rénovation chez Mme Masse. Elle dépense tellement dans tout. Un projet de condominiums. Ça va faire changer les choses dans le quartier, dites donc.

M. Lefebvre n'arrête plus de se bercer sur son perron. Il va bien finir par être malade à arrêter de manger de même. Ses enfants aussi ont grandit. Ils ne vont plus le voir. Moi non plus, on dirait. Je me rappelle encore quand il les ramenait de l'école, avec des barres de chocolat dans ses poches. Ils les voulaient toujours avant d'arriver à la maison, pour ne pas que leur mère les voit grignoter des friandises.

Dire que les jeunes qui passaient en vélo sont déjà en automobiles. On est en train de perdre notre piste cyclable. Les arbres de chez Légaré se font couper. Ils doivent probablement faire un nouveau condo. Ça va trop vite.

La lune est belle cette nuit. Au moins, toi, tu ne m'abandonneras pas, hin ?

La mort est venue cogner à la porte de Lefebvre. Je savais qu'il allait manquer de nourriture. En plus, avec ces nouveaux voisins bruyants, il a bien dû faire une défaillance cardiaque. J'irais bien à ses funérailles, mais les employés de la maison sont tellement tout le temps de mauvaise humeur.

Je vois les enfants de Lefebvre, qui pleurent sur sa tombe. Ils doivent regretter de ne pas être allé le voir. J'ai bien fait de rester chez moi, il pleut tellement dehors. Et c'est déprimant de voir autant de personnes habillées en noir.

Les Dufour ont arrêtés d'entretenir leur jardin. J'aimais bien voir leurs roses pousser au printemps, mais je les comprend, ils souffrent de manque de temps, le stress les pèse. Maudite usine. Je crois que je commence à faire de l'asthme. Je vais fermer la fenêtre, ça va empêcher l'odeur d'entrer.

Tiens, Gagné n'est pas sorti ce soir, pour visiter Mme Masse. Il a peut-être réussi son coup, et ça marche peut-être entre ces deux-là, finalement. Siffleur est pas venu chanter ce matin. Ce doit être la période d'amour, et ils sont occupés.

Pourquoi Mme Masse pleure ? Oh non. Oh non. Je ne veux pas entendre cette sirène. Qui vont-ils emmener cette fois ? Oh non, pas M. Gagné. Je vous en prie. C'est le seul qui me fait rire toute la journée comme ça. J'espère qu'il a eu le temps de dire à sa bien-aimée qu'il l'aimait. Aura-t-il su qu'elle l'aime, finalement ? Elle t'aime tellement Léon Gagné, elle t'aime tellement. Meurt pas, c'est pas le temps.

Je vois les lumières rouges, et bleues. On dit qu'il est mort rapidement, sans souffrance. Que mourir pendant son sommeil c'est la meilleure des choses. Je déteste entendre toujours ces cloches. Ce ne sont jamais des mariages, c'est toujours ce même bruit de mort. Ce tintamarre qui indique que le cimetière se rallonge un peu plus à chaque jour. Où sont passés les beaux jours ?

Gaston revient du travail, pile à l'heure. Ils commencent à ériger leurs nouveaux bâtiments devant chez moi. Les maisons toutes identiques, avec les mêmes séparations architecturales, les mêmes toits, le même bardeau. La brique m'empêche de voir plus loin. Au moins, je ne vois plus la fumée qui s'échappe de ce dépotoir qu'on appelle « progrès technologique ».

Gilbert a perdu tous ses arbres. J'aimais tellement aller aux pommes, là-bas. Les vergers les plus beaux que j'ai vu. Rasés, pour moderniser un peu plus notre quartier. On raconte qu'il a changé d'emploi, le Gilbert, et qu'il va entrer dans l'usine. C'est tout un changement. Desrosiers aussi, va là-bas. Il va pouvoir s'acheter le plus bel engrais pour sa pelouse, je suppose. Tiens, Gaston revient plus tard du travail, aujourd'hui. Lui aussi il porte l'uniforme de l'usine. Qu'est-ce qu'on devient ?

Siffleur, mais t'es où toi, quand j'ai besoin de t'entendre chanter ? Je ne vois plus le soleil, je ne t'entend plus. Les beaux jours sont partis, j'ai perdu mes amis. Je n'ai jamais profité des moments où il fallait que je vive, me voilà à regarder un mur en briques avec du mortier frais fait. Je ne peux plus respirer d'air frais, la chorale ne passe plus ici, pour les Fêtes. Ceux qui viennent d'emménager font du tapage, et ils n'ont pas d'enfants. Mon frère est ingénieur, il habite à des dizaines de miles d'ici. Le cimetière est plus long que jamais, il longe la ville. Bientôt, ils profaneront les anciennes tombes pour avoir de l'espace. Tout a changé. Sauf le maudit fossoyeur, qui ne parle jamais à personne, et qui ne sert d'ailleurs déjà plus à rien.

Il n'y a plus personne qui saute dans les arrosoirs. Il n'y a plus d'enfants qui courent pieds nus dans l'herbe. Mes yeux se fatiguent déjà de regarder ainsi à gauche et à droite, nuit et jour. Je commence à avoir la vue trouble. Si ma vue me lâchait, ce serait bien la fin. Comment pourrais-je regarder à travers cette fenêtre ? Comment pourrais-je voir la pluie qui tombe tout autour ?

La lune est belle, cette nuit. Tu ne m'abandonneras pas j'espère, toi, hin ?

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samedi 23 décembre 2006

Paradoxes Temporaux

Depuis la Nuit des Temps


Avez-vous déjà pensé à voyager dans le temps ? Oh, j'en suis certain, ne vous inquiétez. Vous y avez déjà tous réfléchi, caressé l'idée, peut-être même dans un contexte malheureux. Un être cher que vous vouliez revoir, ou bien juste un rêve de voir ce que serait le futur. Mais imaginons les conséquences.


Nous avons la fameuse machine à voyager dans le temps. Le fonctionnement importe peu, quelques branchements, des leviers, une date quelconque, paf ! Nous sommes dans le passé (ou le futur, c'est au choix). On pourrait se voir, et pourquoi pas, intéragir avec nous-même. Ouf. Ce simple geste vient de nous coûter l'existence. Pensons à ce que notre nous du passé dirait aux autres, il saurait que nous avons le moyen de voyager dans le temps, la guerre est déclenchée entre les pays pour trouver la méthode le plus tôt possible, c'est le chaos. Ou mieux encore, imaginez qu'il en parle aux autres, qu'on le prenne pour fou, que ça se répercute jusqu'à nous, et que dans notre présent à nous nous n'avons jamais eu d'amis.


Imaginons cette situation amusante: on se promène gaiement dans un corridor, quand tout à coup, cul-de-sac, nous tombons nez à nez avec une porte fermée à clé. Heureusement, nous avons un double de nous qui arrive avec la clé et nous la donne, puis repart. Nous ouvrons la porte... Nous visitons l'endroit et passons jusqu'à où notre double était. Puis on se voit arriver devant la porte close, et puis on se tend nous-même la clé. Cette clé est fictive, alors.


Le paradoxe temporel de l'écrivain est très célèbre. C'est l'exemple d'un écrivain qui écrit un livre génial à succès. Nous retournons dans le passé, avant même qu'il ait pensé l'écrire, et puis nous lui donnons son livre. Il le copie et il devient célèbre. Pourtant, il n'a rien inventé. C'est nous, qui lui avons donné un livre, qui s'avérera n'être en fait que ce qu'il aura copié.


Retournons dans le passé pour tuer notre grand-père. Paf. Nous ne sommes plus. Sauf qu'au moment où nous n'existerions plus, il serait illogique que notre grand-père ait pu mourir: nous n'avons jamais existé. Or, nous existons toujours, et nous retournons dans le passé pour tuer notre grand-père. Il y a quelque chose qui ne fonctionnera jamais.


Et puis allons plus simplement: puisque nous ne savons pas voyager dans le temps, alors cela signifie que nous ne saurons jamais voyager dans le temps. Puisque forcément, si un jour nous l'apprenions, nous retournerions dans le temps pour nous montrer la façon. Mais on peut en déduire que ça n'arrivera jamais.


Retourner dans le passé serait une roue sans fin. Si nous nous sauvons la vie, nous allons constamment sauver la vie de notre existence. Il y aura toujours des noeuds où nous devrons sauver notre propre vie. Imaginez: nous tombons en bas d'un immeuble, mais il y a un double de nous du futur qui nous rattrape au moment où on tombe. Il nous replace, puis repart. À ce moment, c'est à notre tour de se sauver nous-même. Il y aura notre nous du passé qui tombera en bas, et nous le rattraperons. Ainsi va le cercle vicieux des voyages du temps.


Exposons la théorie que nous pouvons voyager dans le passé et puissions nous voir nous-même. Nous venons d'ouvrir un monde parralèle, notre univers adjacent, afin d'aller recueillir le même temps d'il y a longtemps, l'univers d'à côté qui se déroule un peu après nous, avec un décalage horaire. Et si les conséquences n'affectaient que les univers parralèles et non le nôtre ? Par exemple, si je tue mon ami dans le passé, et que je reviens dans le présent. S'il y est toujours, eh bien à quelque part d'autre, l'existence aura changé, et dans l'autre univers mon ami sera décédé et le sort en aura décidé autrement pour eux, là-bas.


Toujours en train de rêver que nous puissions ouvrir des failles dans le temps, dans l'air, vers des mondes superposés au nôtre, si près qu'on les touche toujours, mais ne pouvons jamais y parvenir. Des portes unidimensionnelles ou bidimensionnelles, qui sont des portes entre les univers parralèles, où l'on peut voir ce qui se passe dans le monde d'à côté, et lorsque franchie, où l'on peut voir notre propre monde derrière. Lorsque nous sommes derrière cette porte, nous ne la voyons pas. Comme si le monde s'arrêtait aux frontières de cette porte, une sorte de fenêtre, mais vers un autre espace. Ce serait plutôt intéressant, d'attendre devant cette porte, que nous-même, dans l'autre univers, rencontrerait également cette porte. Et nous serions de chaque côté, ébahis de se voir, et de voir l'autre espace, échangeant de fenêtre pour vivre dans le passé ou le futur de notre vie.


Tant qu'à visiter le temps, et si nous visitions la mort ? Nous irions loin loin loin, puis nous sortirions la tête pour explorer le monde des morts. Il n'y aurait peut-être rien. Peut-être que nous perderions la tête à jamais, au sens propre. Peut-être que le néant est plus fort que tout. Peut-être serait-ce une grande citée où errent l'âme de tout ceux qui étaient vivant, peut-être tomberions-nous sur un tribunal, qui choisi qui ira au paradis ou en enfer. Nous retournerions avant notre naissance, voir nos parents jeunes, notre petite famille et son histoire. Toutes les feuilles de notre arbre généalogique. Nous visiterions tous ces printemps, ces hivers, ces étés et ces automnes, les milliers qui nous ont précédés...


Le temps est infaillible. Il est intouchable. Il avance et nous ne pourrons jamais jouer avec lui. Jamais nous ne pourrons le modifier. Le cours du temps est tracé, il est derrière. Reste à savoir s'il y a davantage de passé que de futur. Tout ce que je sais, c'est que le présent est minuscule, et que le temps de dire son nom il est déjà du passé. Le temps est la seule chose qui ne peut mourrir. Il pourrait figer, peut-être, mais il ne pourrait invariablement pas disparaître. Que serait l'univers sans notion de temps ? Le temps est maître de tout. Il peut tuer les étoiles, les planètes, il peut faire pourrir l'univers. Le temps est invincible. Mais nous le modifions à notre guise. Nous arrêtons le temps lorsque nous vivons des choses qui provoquent des sentiments excessifs. Nous ralentissons le temps lorsque nous ne faisons rien. Nous l'accélérons lorsque nous sommes dans un passe-temps intéressant. Pas pour rien, que ça s'appelle passe-temps. Nous pouvons le manier, le temps, chers amis, mais il ne pliera jamais à la volonté des hommes.


Le jour où nous modifierons le cours du temps, ce sera la fin. Mais à ce que je sache, je suis toujours là pour écrire ces lignes.

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